Le Monde des LIVRES
Vendredi 29 Octobre 1999
SCIENCES
par Catherine Vincent
Mystère du suicide cellulaire
LA SCULPTURE DU VIVANT
de Jean Claude Ameisen. Seuil, 340 p.,145 F (22,10 €).
C'est un parcours long et sinueux, " fait de plongées à
l'intérieur de nos corps et de nos cellules, de voyages à travers
les branches du buisson du vivant et d'incursions dans les profondeurs du passé
". C'est un mystère au cur du vivant, un périple
vers la mort qui livrera peut-être à nos enfants les clés
de la longévité. Le suicide cellulaire, terra incognita ouvrant
depuis peu de nouvelles perspectives scientifiques, médicales et philosophiques,
valait bien cette invitation au voyage.
Chacune de nos cellules, tout au long de son existence, possède un fabuleux
pouvoir: celui de s'autodétruire en quelques heures. Et cette aptitude
au suicide est vitale. Sans l'apoptose (du grec apoptosis, qui désigne
la chute automnale des pétales ou des feuilles), l'embryon resterait une
masse informe. Le cerveau, vite envahi d'un trop-plein de neurones, ne se connecterait
pas correctement. Et le système immunitaire, qui mobilise une armée
de cellules spécialisées pour lutter contre une infection, ne saurait
que faire de ses troupes une fois la victoire assurée.
" Pour chacune de nos cellules, vivre, c'est avoir réussi à
empêcher, pour un temps, le suicide ", résume Jean Claude
Ameisen. Pas à pas, rouage après rouage, il montre comment, "
à la représentation ancienne de la mort comme une faucheuse surgissant
du dehors pour détruire, s'est peu à peu substituée une autre
image, celle d'un sculpteur, au cur du vivant; faisant, jour après
jour, émerger la complexité ". Avant de détailler,
dans un style limpide et imagé, comment cette vision nouvelle a bouleversé
nos conceptions du corps et du vieillissement, a conduit à réinterpréter
les causes de la plupart des maladies, et ouvert des perspectives nouvelles pour
leur traitement.
Car le splendide royaume de l'apoptose, qui permet à chaque instant à
nos corps de se modeler, de se reconstruire et de s'adapter à leur environnement,
comporte aussi sa face sombre - celle-là même par laquelle l'auteur,
médecin et immunologiste, aborda ce fascinant phénomène.
" C'est au détour de mes recherches sur les maladies que je suis
entré un jour, soudain, dans l'aventure du suicide cellulaire ",
écrit-il. C'est le début des années 90, son père vient
d'apprendre qu'il est atteint d'une maladie incurable. Un cancer, dont la gravité
provient précisément de la prolifération de cellules ayant
échappé à l'apoptose...
Pour comprendre, Jean Claude Ameisen se plonge dans les articles publiés
sur le sujet, qu'il s'était jusqu'alors contenté d'empiler sur un
coin de bureau. "Décrivant le rôle de la mort cellulaire
au cours du développement de l'embryon, montrant comment la mort, comme
le ciseau d'un sculpteur, fait émerger la forme et la beauté de
la matière (...), ils révélaient une face cachée,
lumineuse, nécessaire, de la mort, si lointaine de celle, absurde et brutale,
qui emportait un homme. Petit à petit, au bout de quelques jours, je pus
regarder la mort en face. Et commencer à parler à mon père
", raconte-t-il dans les pages les plus émouvantes de son livre.
Lui qui mène alors des recherches sur les dérèglements biologiques
provoqués par le sida découvre, soudain, une réponse à
ses interrogations. Un an plus tard, ses travaux et ceux d'autres équipes
viennent confirmer son hypothèse: il existe bien une relation entre le
sida et le déclenchement du suicide dans les cellules immunitaires. Comment
une cellule sait-elle qu'il est temps pour elle de s'éclipser? Pour quelle
raison, parfois, ne fait-elle pas le bon choix, provoquant la maladie par sa mort
trop rapide ou trop lente ? Quels sont les gènes qui participent à
cet acte, quand et comment sont-ils apparus au cours de l'évolution? En
moins de dix ans, les fouilles menées par les biologistes ont été
si fructueuses qu'elles ont fait de l'apoptose un terrain de recherche à
part entière. Avec ses espoirs - disposer, bientôt, de nouveaux outils
thérapeutiques -, avec ses hypothèses et ses déconvenues.
Avec, aussi, l'inévitable connotation anthropomorphique et philosophique
que prennent des termes et des concepts tels que " suicide " ou "
mort programmée ", qui ne pouvaient pas être émotionnellement
neutres.
Territoire étrange sur lequel il peut être dangereux de s'aventurer,
l'apoptose n'est décidément pas un thème de recherche comme
les autres. Jean Claude Ameisen semble ne jamais l'oublier, qui émaille
ce passionnant ouvrage, avec une grande justesse, de références
littéraires. " Dans certains textes de la mythologie grecque, la
décision de vivre ou de mourir ne résulte pas d'une plongée
dans un abîme philosophique ou mystique, mais d'une succession d'étapes,
d'une cascade de signaux et de réponses à ces signaux, où
interviennent la séduction, l'intelligence et la ruse ", écrit-il,
en démontrant comment se dessinent, dans deux légendes vieilles
de près de 3 000 ans - l'Odyssée et le récit de l'expédition
des Argonautes -, certaines des composantes essentielles du suicide cellulaire.
Une métaphore troublante, qui souligne, mieux qu'un long discours, comment
la science peut entrer en résonance avec nos interrogations les plus intimes
et les plus anciennes.
par Catherine Vincent