Lorsque l’on referme le livre,
l’émerveillement du vivant se combine avec la satisfaction d’avoir
rencontré un homme. En effet derrière le scientifique c’est aussi
le vécu de Jean-Claude Ameisen et ses dimensions philosophiques
et spirituelles qui apparaissent. Dans une grande profondeur,
humilité, prudence, générosité, il nous fait partager ses interrogations
fondamentales. Non seulement dégage-t-il une "grille de lecture"
du vivant, mais aussi suggère-t-il que les sciences du vivant
peuvent apporter une contribution à nos sociétés : celle de stimuler
le questionnement et la réflexion éthiques, avec la pleine conscience
des ouvertures comme des limites propres aux analogies et aux
métaphores.
Ce
voyage sur 4 milliards d’années nous fait comprendre comment les
formes complexes (autrement dit le vivant) émergent progressivement
du simple (une bactérie unicellulaire). Oui nous sommes "sculptés".
C’est la mort intelligente qui crée les formes dont la plus élaborée,
celle de l’homme.
Un
angle de lecture peut donc être le questionnement suivant : l’entreprise
et ses hommes ne seraient-ils pas des vivants à la fois "sculpteurs"
et "sculptés" ? Par exemple : "Nous ne pouvons nous continuer
et nous pérenniser en tant qu’individu, que parce que nos cellules
deviennent autres. De la diversité naît la complémentarité ; de
la complémentarité, l’interdépendance et de l’interdépendance,
la complexité". Similitude avec l’entreprise ? Oui, car sa pérennité
est assurée par la reconnaissance de l’altérité et la qualité
de l’interdépendance des hommes. Des cellules savent le faire
!
"La
société cellulaire est devenue l’architecte de sa propre construction"
: chacun des membres avec ses propriétés propres, mais en sachant
interagir avec les autres crée le nouveau. Dans l’entreprise,
les compétences sont partout, et en particulier à la base. Comment
les laisser naturellement émerger pour construire le nouveau,
l’innovation ? Le vivant peut nous éclairer : savoir faire confiance
aux autres, les laisser révéler leurs talents, agir ensemble.
Car tout au long du livre je me suis posé la question : mais où
est le chef ? Est-ce la présence dans chaque cellule, dans son
noyau, de toute l’information, mais utilisé par chaque espèce
de cellule différemment ? Serait-il partout ? Et si ça marchait
dans l’entreprise? Voilà un bel axe de réflexion pour questionner
sa vision des fonctionnements fondamentaux de l’entreprise, en
particulier en ce qui concerne le pouvoir et l’information.
Si
l’interdépendance apparaît comme un élément de la grille, le paradoxe
se dégage comme fondamental. Une cellule doit posséder en elle
un "exécuteur" et un "protecteur", celui qui est fait pour la
"suicider", et celui qui l’en empêche. C’est le jeu de ces 2 opposés
qui va permettre de créer le nouveau. Pour cela il faut une "asymétrie".
Selon sa nature c’est l’exécuteur ou le protecteur qui va l’emporter.
Et l’on découvre que les 2 sont nécessaires. Et même, dans certaines
conditions le fait de posséder l’exécuteur, la toxine, va créer
la vie. Le vivant se sculpte en permanence grâce au paradoxe.
Et dans la vie, l’entreprise, le paradoxe est un moteur essentiel.
Il permet sans cesse de rebondir. Par exemple il est présent dans
la décision, qui contient toujours des aspects favorables et défavorables.
Comment mieux le comprendre pour agir avec plus d’efficacité et
de rapidité ? Comment vivre heureux, en pleine conscience, dans
le paradoxe ? Peut-être en regardant nos cellules en jouer, et
en comprenant que sans lui, en nos cellules, nous n’existerions
pas. Le rôle créateur du paradoxe peut devenir plus clair.
L’asymétrie,
décrite par Ameisen, c’est aussi un rôle majeur du dirigeant.
L’entraîneur qui sait rendre présentes à l’ensemble des hommes
de l’entreprise les conditions du déséquilibre, puis les maintenir
en permanence afin de permettre à tous, en relation , de faire
émerger sans cesse des "formes", non prévues, nouvelles : visions,
processus, façons de travailler ensemble pour créer plus et mieux.
Pour
conclure, cette lecture est une très belle occasion de réfléchir
sur le "mécanique" et le "vivant" dans l’entreprise, sur leurs
logiques différentes. En particulier celle du vivant est de naître
et mourir sans cesse, en se transformant. Un minimum de structures,
conçues pour permettre aux hommes et à l’entreprise d’être vraiment
vivants. Cela veut dire changer en permanence, savoir grandir
sans cesse et saisir les opportunités de se développer, aimer
et tirer profit de la différence, de l’imprévu.
Jacques Lefèvre